Par Régis BAUDOUIN
Quand les objets du quotidien refusent de vous appartenir
Le principe d’acheter un bien en propriété, par opposition à la location. Qu’il s’agisse d’une automobile, d’un outil électroportatif ou d’un thermostat. L’enceinte hi‑fi fait aussi partie des exemples et l’objet vous appartenait. Vous pouviez le réparer, le revendre, le modifier ou l’utiliser à vie. Vous n’aviez pas à rendre de comptes à personne. Cette situation existait avant la souscription économie. Ce terme vient des méthodes de ventes à l’usage. La location perpétuelle illustre cette approche.
Aujourd’hui, ce modèle économique a été rompu unilatéralement par les industriels et les hommes de marketing.
Sous couvert de modernité et de « services connectés », de coût inférieur, nous assistons à une bascule historique.
Vous payez le matériel au prix fort, mais vous n’en achetez que l’usage précaire.
Bienvenue dans l’ère de la location perpétuelle et de l’obsolescence contractuelle.
L’automobile connectée : Le paroxysme de l’option payante
Le secteur automobile a été l’un des premiers laboratoires à grande échelle de ce nouveau modèle économique. L’exemple le plus frappant réside dans la gestion des options matérielles.
- La quincaillerie présente, le logiciel absent : Votre véhicule neuf est équipé en usine de sièges chauffants, de suspensions pilotées ou de capacités d’accélération accrues. Le matériel physique est déjà là, installé dans la voiture que vous avez achetée (et payée).
- Le péage logiciel : Pour activer ces fonctionnalités, point de clé mécanique ou de modification physique. Il faut souscrire à un abonnement mensuel ou annuel auprès du constructeur. Si vous cessez de payer, l’option se désactive à distance.
- L’absurdité économique : Vous achetez une tonne d’acier et de composants électroniques, mais vous devez continuer à verser une rente perpétuelle au fabricant pour utiliser ce qui est déjà intégré dans votre tableau de bord.
C’est aussi preuve que le véhicule intègre un ordinateur et donc un logiciel pour piloter des fonctionnalités qui du coup peuvent être activées à distance. C’est une licence qui peut se révoquer lors de la revente. Le futur propriétaire devra lui aussi la racheter.
Le piège du Cloud-Dependent : Quand la maison connectée s’éteint
Le phénomène ne touche pas seulement les véhicules; il envahit nos foyers à travers la domotique et l’internet des objets (IoT). L’équation est simple : un nombre croissant d’objets connectés dépendent entièrement de serveurs distants gérés par le fabricant pour fonctionner.

- Le syndrome ça se fait plus numérique : Que se passe-t-il lorsqu’une entreprise fait faillite, décide de fermer une ligne de produits jugée non rentable ou modifie ses conditions d’utilisation ? Vos serrures connectées, vos caméras de surveillance ou vos volets automatisés, dernièrement des vélos se transforment du jour au lendemain en simples morceaux de plastique inactifs. Des briques inutiles.
- Le cas emblématique de la domotique fermée : Des marques de renom ont déjà laissé des milliers de clients sur le carreau en coupant le cloud de leurs anciens écosystèmes. L’objet physique est parfait, mais rendu totalement obsolète par la volonté unilatérale d’un service marketing situé à l’autre bout de la planète.
Je peux témoigner personnellement du cas Bose, avec les enceintes soudntouch qui a décidé d’arrêter les serveurs qui permettent de gérer l’enceinte et les services en ligne. On se retrouve avec une enceinte Bluetooth toute simple quand on a acheté une enceinte multimédia.
L’obsolescence contractuelle vs l’obsolescence matérielle
L’obsolescence n’est plus seulement physique (une pièce qui s’use ou casse), elle est devenue contractuelle et logicielle. Les fabricants ont compris que vendre un produit durable est économiquement moins intéressant que de vendre un flux de revenus récurrents (le modèle du SaaS appliqué au matériel physique, ou Hardware-as-a-Service).
Cette stratégie permet de lisser le chiffre d’affaires des grands groupes industriels, de tuer le marché de l’occasion (puisqu’un compte utilisateur n’est souvent pas transférable ou que les abonnements ne suivent pas le bien revendu) et d’aspirer en continu les données personnelles des foyers.
Comment s’en sortir ? Vers la résistance des Prosumers
Face à cette confiscation progressive de la propriété, une contre-culture émerge chez les utilisateurs avertis :
- Le choix de l’interopérabilité : Refuser systématiquement les écosystèmes fermés (qui obligent à passer par le cloud du fabricant) au profit de protocoles locaux et ouverts qui continuent de fonctionner même si votre connexion internet est coupée. Cela implique d’auto héberger une partie des services pour gagner cette liberté.
- Le mouvement du Right to Repair (Droit à la réparation) : Exiger des lois qui interdisent le bridage logiciel des pièces de rechange et garantissent l’autonomie des utilisateurs sur leurs propres biens. L’Europe a déjà bien légiférer sur ce sujet avec l’indice de réparabilité
- Le boycott des options sur abonnement : Voter avec son portefeuille en refusant d’acheter des véhicules ou des équipements dont les fonctionnalités essentielles sont verrouillées par des péages logiciels.
Conclusion
Accepter la location perpétuelle de nos objets du quotidien, c’est accepter que la frontière entre l’acheteur et le locataire permanent s’efface au profit d’une féodalité numérique.
La souveraineté du consommateur commence par un principe fondamental : ce que l’on paie doit nous appartenir sans conditions, sans abonnement caché et sans dépendance à un serveur tiers. Si nous cédons sur ce terrain, le salon de notre maison ne sera plus qu’un espace de location surveillé par des actionnaires lointains.
FAQ : Propriété, Abonnements et Objets Connectés
Un constructeur a-t-il le droit de désactiver une option déjà payée sur une voiture ou un appareil ?
Juridiquement, tout repose sur les Conditions Générales de Vente (CGV) ou les Contrats de Licence que l’on accepte (souvent sans les lire) lors de la configuration initiale. Les fabricants se couvrent en qualifiant ces activations de « services logiciels souscrits » plutôt que d’achats matériels définitifs, créant une zone grise juridique que les régulateurs commencent à peine à examiner.
Qu’appelle-t-on une architecture Local-First ?
Il s’agit d’une conception logicielle et matérielle où les objets communiquent et stockent leurs données en local (sur votre réseau domestique, via un serveur ou une passerelle à la maison) plutôt que de transiter obligatoirement par des serveurs distants dans le Cloud. Cela garantit la pérennité des équipements même en cas de faillite du fabricant ou de coupure Internet.
Le marché de l’occasion est-il menacé par ces abonnements ?
Oui, directement.
Lorsqu’un bien dépend d’un abonnement nominatif, il est revendu d’occasion.
Le nouveau propriétaire doit souvent repayer l’activation des options.
Cela crée une location perpétuelle et détruit la valeur résiduelle du matériel sur le marché de seconde main.

Prorena
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