Souveraineté numérique 2026 et ce que cela change pour vous
Le réveil technologique de l’Europe
Le 13 janvier 2026, devant la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’IA et du numérique, a posé un diagnostic lucide : l’Europe ne peut plus se contenter d’être une « colonie numérique ».
Depuis le Sommet de Berlin du 18 novembre 2025, la doctrine a pivoté. Le numérique n’est plus un simple support technique, mais un « champ de compétition, de contestation et de confrontation » où se joue notre autonomie stratégique. Les USA ont ouvert les hostilités et maintenant il faut réagir. L’Europe ne peut plus utiliser des solutions qui ne respectent pas nos règles et qui sont surtout soumises à des législations antagonistes à ces règles.
La souveraineté n’est plus un débat théorique ; c’est une architecture de puissance que la France et l’Europe construisent désormais pour maîtriser leur destin.
De la protection juridique à la « Souveraineté par le Design »
L’ère de la protection a posteriori (type RGPD) s’efface devant la Souveraineté par le Design. L’objectif est de graver l’indépendance dès la conception des services pour garantir une immunité réelle face aux ingérences étrangères.
Pour rompre avec la dépendance aux licences ARM ou aux processeurs NVIDIA, l’effort se concentre sur l’architecture RISC-V. Ce standard open-source permet de concevoir des puces dont chaque transistor est auditable, éliminant ainsi les risques de « backdoors » physiques.
Contrairement aux modèles « boîtes noires » américains, la priorité est donnée aux modèles à poids ouverts (type Mistral). Cela permet l’hébergement de l’IA sur nos propres serveurs qualifiés, garantissant qu’aucune donnée ne quitte le territoire.
L’adoption systématique d’architectures micro-services et de standards ouverts facilite la réversibilité et permet d’expliquer techniquement chaque décision algorithmique, un impératif pour les services publics.
Sortir du Vendor lock-in
Le vendor lock-in, ou verrouillage technologique, est un obstacle majeur à la souveraineté numérique et à l’indépendance de l’État. Il se manifeste lorsqu’une organisation devient captive des solutions d’un fournisseur, rendant tout changement extrêmement complexe et coûteux.
Perte de souveraineté numérique
L’enfermement propriétaire réduit la capacité d’une nation à agir de manière autonome dans ses domaines stratégiques.
- Dépendance aux acteurs non-européens : La France et l’Europe dépendent massivement de fournisseurs américains ou asiatiques pour les infrastructures cloud, les semi-conducteurs et les modèles d’IA.
- Incapacité de pilotage : Un État qui ne maîtrise pas ses fondations numériques s’expose à des dépendances durables, voire irréversibles, perdant ainsi le contrôle sur ses services publics.
Risques juridiques et vulnérabilité aux lois extraterritoriales
Le verrouillage auprès de fournisseurs soumis à des législations étrangères (comme le Cloud Act américain) pose des problèmes de sécurité nationale.
Les autorités étrangères peuvent exiger l’accès à des données stockées, même en Europe, si le prestataire est soumis à leur droit.
Le vendor lock-in empêche de garantir que l’hébergement des données assure une protection effective contre toute ingérence étrangère.
Conséquences financières et économiques
L’absence de concurrence due au verrouillage entraîne une hausse incontrôlée des coûts.
- Inflation : Les tarifs des logiciels et services cloud américains augmentent d’environ 10 % par an en Europe, faute de pouvoir facilement changer de fournisseur. Microsoft annonce des hausse des 30% sur office 365 pour 2027.
- Manque de levier de négociation : Étant captive, l’administration perd sa capacité à négocier des prix ou des conditions avantageuses.
Rigidité opérationnelle et blocage de l’innovation
Le vendor lock-in freine l’évolution technique des systèmes d’information.
- Défaut d’interopérabilité : Les solutions propriétaires utilisent souvent des standards fermés, empêchant les différentes briques logicielles de communiquer entre elles ou avec des alternatives locales.
- Absence de réversibilité : Sans clause de réversibilité (capacité à changer de solution) et de portabilité des données, l’État se trouve incapable de faire évoluer ses systèmes selon ses besoins futurs.
- Obsolescence imposée : L’organisation subit le rythme de mise à jour et de maintenance imposé par l’éditeur, sans possibilité de se tourner vers le marché pour des solutions plus modernes ou sobres.
Solutions préconisées pour éviter le verrouillage
Intégrer systématiquement des exigences de réversibilité, de portabilité et d’immunité au droit extraterritorial dans les marchés publics. C’est actuellement obligatoire en France.
Adopter une architecture modulaire (micro-services) où chaque brique est interchangeable et basée sur des standards ouverts.
L’utilisation de logiciels libres est présentée comme un levier pour réduire la dépendance et garantir que l’outil restera fonctionnel même si l’éditeur disparaît ou devient hostile.
L’achat public devient une arme
Sous l’impulsion du trio Roland Lescure, Anne Le Hénanff et David Amiel, la commande publique (15 % du PIB européen) est devenue un levier de souveraineté industrielle. La circulaire du 5 février 2026 marque la fin de la naïveté.
La France porte désormais avec force l’adoption d’un « Buy European Tech Act » couplé à un « Small Business Act » pour réserver une part des marchés publics aux pépites locales.
L’État ne choisit plus le prix le moins cher à l’achat, mais évalue la durée de vie, la cybersécurité et surtout la réversibilité (la capacité technique de changer de fournisseur sans perte de données).
Le code des marchés publics est simplifié pour éviter que la complexité administrative ne serve de barrière à l’entrée pour les start-up innovantes face aux géants établis.
La dernière circulaire en matière d’achat publique préconise des achats de logiciels standards sur étagère, souverains et hébergés sur un cloud sécurisé SECNUMCLOUD.
La fin du Far West pour les données territoriales
Les collectivités locales, hôpitaux et universités sont en première ligne des cyberattaques. Le cadre législatif se durcit avec la Loi SREN du 21 mai 2024.
L’identification des données sensibles est obligatoire. Celles-ci doivent impérativement migrer vers des clouds qualifiés SecNumCloud, immunisés contre les lois extraterritoriales (Cloud Act).
À l’image des risques naturels, chaque commune doit intégrer un volet numérique à son Plan Communal de Sauvegarde sous l’autorité des préfets, dont les moyens sont renforcés. Pourtant le legislateur prévoit de ne pas soumettre les ville de moins de 30 habitant à NIS2. Ces dispositifs sont couteux.
Conscient des surcoûts liés à la haute sécurité, l’État s’engage à accompagner financièrement les plus petites collectivités et les établissements de santé pour leur mise en conformité. Le principe est louable, mais l’argent doit bien être trouvé quelque part et actuellement les dotations sont en baisse.
Le numérique entre officiellement dans le domaine « Régalien »
Le numérique n’est plus un silo technique ; il est le cœur du pilotage de l’État. Le changement de paradigme est structurel.
Pour mettre fin à la gestion ministérielle éparpillée, les enjeux stratégiques sont désormais rattachés directement au Premier ministre.
Un nouvel organe, placé auprès du Président de la République, arbitre les choix technologiques comme on arbitre les questions d’énergie ou de défense nationale.
Une feuille de route politique est présentée en début de quinquennat, avec un suivi annuel lors du « Printemps de l’évaluation » devant le Parlement, garantissant que chaque euro investi soutient l’autonomie industrielle.
Vers une maîtrise de notre destin
En 2026, la France a choisi la maîtrise de son destin et sa souveraineté numérique plutôt que la vassalité technologique. Cette autonomie stratégique a un « coût de la liberté » : elle demande d’investir massivement dans des infrastructures souveraines, plus sûres et plus éthiques, même si l’investissement initial est plus lourd.
La question n’est plus de savoir si nous pouvons nous passer des outils globaux, mais si nous sommes prêts à assumer collectivement le prix de notre indépendance.
Sources :
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